Prendre en soi les conflits du monde pour tenter de les surmonter

Il nous faut échapper aux deux attitudes dominantes de notre époque : la MacDonaldisation (adoption d’un mode de vie et de pensée soumis aux lois du marché et à la mondialisation, avec la dissolution intérieure, la tolérance molle et le consumérisme) ; le culte des racines, le repli identitaire (qui s’accompagne de la nostalgie du monde traditionnel et de ses valeurs).
Comment construire cette autre voie ?

Identitaires ou identiques ?

Notre monde ressemble à un
océan chaotique. Océan de messages, de conceptions du monde, d’images, de voix discordantes qui clament leurs vérités… Nous baignons dans la confusion généralisée, le temps des grandes grilles de lectures univoques est fini. Que ce soit l’uniformité de la société française de naguère, le monolithisme des idéologies (droite contre gauche, cathos contre cocos), la rigidité des modes de vie standards… tout vole en éclat ! Mais est-ce pour assister à l’émergence d’un grand rêve, celui du métissage harmonieux des civilisations et des cultures, de la tolérance mutuelle, de la curiosité exploratrice ? Rien n’est moins sûr. A la société fermée et ringarde du passé, succède un monde inhumain, celui de la « mondialisation » dissolvante.

Le cauchemar a déjà commencé… Car l’ouverture promise se fait sous le haut patronage des firmes et de leur standardisation : marques, pubs, cadences à l’américaine et trajets urbains qui grignotent notre vie. Au lieu d’avoir de plus en plus de temps de liberté pour rêver, découvrir les cultures du monde, s’interroger et philosopher, nos esprits sont colonisés par des passions tristes : l’angoisse de demain, les rumeurs d’attentats et de guerres, la stigmatisation des autres, la fatigue d’errer dans des mégalopoles inhumaines, la difficulté d’aimer.

Les mythes ont la vie dure : à la place de la fraternité, on voit fleurir des fêtes collectives plus ou moins artificielles, des grands matchs de foot, des cérémonies de la mémoire, qui n’empêchent les haines « communautaires » de croître jour après jour. Même les humoristes ne critiquent plus les puissants, le sportif, le caïd de cité, le journaliste paresseux, le religieux archaïque, l’entrepreneur sûr de soi, mais se laissent aller à l’imprécation, au rire facile contre les perdants de la compétition. Quant aux médias, loin de se diversifier, ils répercutent à l’infini les mots d’ordre du pouvoir et les dépêches d’une ou deux agences de presse – sans qu’on assiste à la grande diffusion des informations alternatives. Le choc des civilisations est préparé en cuisine, extrême-droite et intégristes affûtent leurs couteaux et se réjouissent de « l’inévitable ».

Deux réactions se déclinent :

 la dissolution dans le mode de vie marchand. Travail, transports et consommation/consumation, constituent le moteur d’un cycle infernal, dont la transcendance est chassée. Ne s’agirait-il pas d’une nouveau servage, au sens où Marx comparait le salariat à l’esclavage ? L’homme nouveau, porté par un chaos d’impressions et d’idées contradictoires, ne croit pas, ne prie plus, et n’agit plus au nom d’une grande cause ; sa vie ballotte en attendant l’oubli définitif. Tout se vaut, il n’y a rien de mieux que rien, le rap est aussi beau que Bach, un tag équivaut à un dessin d’Eischer, les civilisations sont tellement égales qu’on ose plus critiquer tel ou tel de leurs aspects. Le discernement, la pensée ordonnée et hiérarchisée, passe pour du racisme ; voici venu le temps de la raison relative. En réaction à ce ramollissement intérieur, les identitaires retrouvent leurs vieilles lunes :

 l’affirmation identitaire ; celle-ci prend plusieurs formes. En rejet de la marchandisation généralisée, c’est le goût du terroir, des traditions, de la région… Celui-ci se mue éventuellement en envie de rester entre soi, dans sa communauté, au chaud, en préservant la religion de ses pères. Jusque-là, pourquoi pas ? Le monde futur est tellement effrayant, qu’un petit air réactionnaire passe pour de l’air frais. Mais de là, il sera tentant d’affirmer la supériorité de sa nation, sa religion, son mode de vie, sur les autres. L’esprit de tribu, voire de grosse tribu quand il s’agit d’une religion conquérante, reprend du service.

J’ai développé dans mon essai L’Homme réseau un autre choix que cette alternative entre l’ouverture relativiste et l’affirmation identitaire. Ni spirale de la haine entre communautés, ni ignorance mutuelle : je voulais ouvrir la possibilité d’une confrontation constructive entre les myriades d’univers sociaux et spirituels. Celle-ci s’accomplira d’abord dans l’esprit de quelques hommes-réseaux, explorateurs infatigables, qui prendront le risque d’être déstabilisés et devront intégrer peu à peu les points de vue contradictoires.
Voyons cette démarche.

La voie de la complexité

Il faut, pour dépasser les dogmatismes et accéder au réel, corriger en permanence nos informations et nos expériences - toujours partielles - par celles venues de milieux contradictoires et antagonistes. C’est la nécessité de s’informer tous azimuts qui peut dissoudre fanatisme et illusions…

Rappelons quelques faits. Pendant plusieurs décennies, trop de personnes progressistes n’ont pas voulu s’informer ni sur les camps russes, ni sur le régime maoïste. Ils agissaient ; pourquoi perdre du temps à s’informer ? D’autant plus qu’en général, les infos gênantes se trouvaient chez "l’ennemi". A travers le Réseau de la tolérance active, je souhaite réunir les individus qui considèrent que ce genre d’attitude est obsolète. Il faut revenir à un idéal politique éclairé, qui comporte deux volets :

  Affirmer que le monde peut être changé, contrairement aux croyants du Moloch économique.

  Accepter et mettre en œuvre la démarche de la complexité. Allons donc par principe voir des gens peu recommandables, des groupes "douteux" ! Et cela, non dans un état d’esprit agressif ; mais pour les écouter, pour constater ce qu’ils sont, pour découvrir un peu de l’intérieur de nouvelles visions du monde. Je ne dis pas qu’il faille passer sa vie à cette exploration, mais en revanche ne pas y consacrer une période, surtout avant de décider un engagement, c’est rejeter toute rationalité et refuser d’agir en connaissance de cause.

En réalité, une telle démarche est évidente. Mais nous ne réussissons pas à la vivre. Elle nous offrira une liberté aérienne, mais elle risque aussi de nous plonger dans le vertige du relativisme. Quelles prises de conscience en attendre ? Quels risques et quelles promesses comporte-t’elle ? Qu’on le veuille ou non, c’est seulement par des individus et des collectifs qui auront suivi cette voie de tolérance active que de nouvelles formes d’action seront possibles, sans risque de fascisme latent et en évitant trop d’effets pervers.

1ére prise de conscience : découvrir son ignorance

Lorsqu’on commence à vivre la tolérance active, on rencontre dans différents domaines des informations d’intêret extrême, et qui sont cantonnées dans un milieu restreint. Chacun d’entre-nous en connaît : ce peut être une thérapie nouvelle, une association, un lieu privilégié de communication...

Ainsi, bien avant le génocide du Rwanda de 1994, certains milieux de l’humanitaires tentaient de tirer la sonnette d’alarme : ils percevaient clairement les signes avant-coureurs des massacres. Par définition, les grands médias informent après-coup, quand les évènements ont atteint une échelle gigantesque...

L’information pertinente se trouve nécessairement à un stade antérieur, avant qu’elle soit spectaculaire, mais quand a une valeur anticipative et... préventive !

Chaque milieu contient une part de vérité, et des données importantes. Notamment il s’y trouve des faits qui peuvent remettre en cause nos croyances les plus prégnantes. Et comment être sûr que dans la marée des faits, il ne s’en trouvent pas qui frappent d’obsolescence nos conceptions les "mieux établies" ?

Cela pose des problèmes pour nos engagements. En effet, comment savoir si l’association que nous soutenons n’est pas un gang d’escrocs ? Idem pour le mouvement politique ou religieux. La réponse est simple : l’information révélatrice existe, mais évidemment pas au sein du groupe en question ! C’est donc seulement en allant voir ses adversaires, que nous jugeons comme nos "ennemis", que nous avons des chances d’apprendre une vérité désagréable mais utile.

2éme prise de conscience : les vérités contradictoires

Dans chaque domaine, nous serons donc amené à rencontrer des points de vue multiples et inconciliables. Il existe des dizaines de centres de thérapies différentes dans notre pays. Qui a raison ? Chaque méthode apporte à l’appui des preuves expérimentales, des arguments intéressants, et aligne des défenseurs sûrs d’eux. Même les théories apparemment les plus farfelues.

Non seulement les options possibles prolifèrent, mais elles s’affrontent : chaque groupe tire la couverture à soi, et dénonce les dangers existant dans les autres mouvements. Là encore chacun a des critiques intéressantes à formuler, il n’est pas sage de les négliger.

Chacun détient la vérité, et cette vérité exclue toutes les autres conceptions possibles. Cette attitude plus ou moins inavouée se trouve donc même chez des personnes qui se réclament de doctrines scientifiques, et devant cette profusion de gens qui ne doutent pas, on se prend à douter !

Cet affrontement n’en reste pas au niveau des idées. Bien des mouvements religieux et politiques coexistent avec, en arrière-fond, ce mépris implicite de la véité des voisins. Cela peut-il durer ? La neutralité froide va-t’elle continuer indéfiniment ? Notre société me semble à la croisée des chemins. Il n’est pas certain que nos villes verront encore longtemps se cotoyer pacifiquement les multiples "clans". Et pourtant, il serait si beau d’opérer de réels métissages, stimulants et inédits ! Mais il nous faut autre chose que de simples voeux pieux. La simple "tolérance" molle risque de ne pas durer, mais elle n’est pas idéale non plus. A part une sorte de pacte tacite de non-agression, peut-on proposer une vision de la vie différente, qui permettrait de positiver cette situation ? Notre attitude doit être transformée à la racine, si nous voulons vivre les possibilités du monde moderne.

Lorsqu’on contemple chaque groupuscule, qui s’affaire dans son coin, avec ses certitudes, son ambition de convertir les autres, on ressent une étrange tristesse. Ils se réflétent ! Leur affrontement ne peut avoir de fin : ils s’opposent les uns les autres avec autant de logique, la même solidité idéologique qui va fragmenter la communauté humaine en atomes sociaux tourbillonnants... Il faut sortir du jeu ! Une fois contemplé ce spectacle, il n’est plus possible d’entrer dans un processus similaire.

3éme prise de conscience : nous avons du pouvoir !

Laissons tomber le misérabilisme confortable. Rien ne nous empêche de créer notre vie. En se plongeant dans ce monde foisonnant et ses contradictions, où se côtoient tant de diversités, que découvre-t’on ? Nous pouvons démultiplier nos possibilités d’expériences et de rencontres. Vive les métissages : à chacun de faire son cocktail.

En métaphysique, il est facile de sortir de la simple alternative "Dieu des monothéismes/athéisme", pour découvrir les cathares, le bouddhisme ou le druidisme, les cultes isiaques ou ufologiques...

Pour les vacances, pourquoi aller au camping des flots bleus, on peut tout aussi bien se refaire une santé en chantier archéologique ou en monastére zen ! On a donné suffisamment d’exemples.

Mais il y a urgence ! Personne n’est hors du danger qui menace la société d’éclatement. La fuite dans des expériences grisantes, dans le monde privé, vient simplement d’une croyance erronée et plus ou moins refoulée. On le sait, les gens croient qu’ils ne peuvent pas infléchir le cours de la société, ni modifier les sacro-saintes "lois" économiques.

En découvrant foultitude d’actions peu connues, de théories inédites, l’individu redécouvre son propre pouvoir. Sur sa vie, on l’a vu. Sur la collectivité. Car chacun peut constater qu’il existe des solutions, et comment elles s’appliquent déjà, ici quelques femmes musulmanes créent des emplois en ouvrant un restau, là des parents et des enfants se regroupent en école auto-gérée... Sans oublier les S.E.L - Systèmes d’Echange Local - qui, sous nos yeux, fondent une contre-société qui fonctionne par troc, échange et convivialité. Toutes ces révolutions minuscules nous redonnent confiance. Elles montrent le pouvoir des citoyens, même peu nombreux. Un réseau ne demande que quelques personnes, et quelques affichettes ! Rappellons-nous que les grandes institutions sont souvent nées sous l’impulsion de minorités actives.